Droit à un toit
"Le droit à l'hébergement, c'est une obligation humaine. Si on n'est plus choqué quand quelqu'un n'a plus un toit lorsqu'il fait froid et qu'il est obligé de dormir dehors, c'est tout l'équilibre de la société, où vous voulez que vos enfants vivent en paix, qui s'en trouvera remis en cause."
"Je veux si je suis élu président de la République que d'ici à deux ans plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d'y mourir de froid"
Nicolas Sarkozy.
Mardi 8 janvier 2008, André, un homme sans domicile âgé de 62 ans est mort dans un bois, sous les arbres, assis sur sa chaise d'handicapé sur laquelle il “vivait”. Son corps sans vie a été découvert par son ami Patrick, qui partage sa galère au quotidien depuis 3 mois et qui dormait à ses cotés sous une bâche et une couverture.
Pas de tente. Pas de protection.
Patrick et André se sont rencontrés 3 mois plus tôt dans un foyer de la Croix-Rouge française, ils ont sympathisé au point que Patrick s’occupait de son ami à mobilité réduite, ils faisaient la manche ensemble et partageaient tout ce qu’ils pouvaient. En décembre 2007, André a été radié des personnes prises en charge par la Croix-Rouge. Sans que Patrick puisse expliquer pourquoi, ils ont simplement mais fermement demandé à André de quitter les lieux car il ne remplissait plus le “profil”. Quand Patrick, qui lui-même avait accès à un lit au chaud, a compris que son ami partait sans même un sac de couchage, il a décidé de le suivre (ou plutôt de le pousser) jusque dans les bois, à l'écart de tout, même de nous, les “voisins”, car leur discrétion et leur volonté d'indépendance les rendaient invisibles.
Ils ne voulaient plus rien de l'extérieur.
Cela faisait 37 jours qu’ils étaient dans les bois. Ils ont dormi par des températures allant jusqu'à -10°, sous la pluie.
Tous les matins, je sortais de chez moi et je souffrais du froid, une épaisse couche de verglas et de glace blanchissait entièrement le bois.
Tous les matins, je suis passé à côté d’eux sans les voir.
Patrick a décidé de ne pas laisser son ami mourir pour rien. Il a écrit une lettre que voici :
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Le 22 janvier 2008
Patrick Petit
Bois de Vincennes,
Angle av. de la Dame Blanche
Et rue de la Pépinière
Lettre ouverte à Monsieur le Président, Messieurs les ministres, la Croix Rouge Française
Un homme, M. Gérard, est décédé dans la nuit du 7 au 8 janvier dans le Bois de Vincennes. Vous n’avez rien fait pour lui. Cette personne était handicapée, dans un fauteuil roulant. Je vous tiens donc tous pour responsables de son décès. Il allait avoir 62 ans.
D’autre part, il vous avait envoyé des courriers, auxquels vous n’avez pas daigné répondre.
Je vous annonce que j’ai entamé une grève de la faim depuis le 15 janvier, et tant que vous n’aurez rien fait pour les SDF du Canal St. Martin, malgré les promesses que vous leur avez faites il y a un an, je n’arrêterai pas.
Recevez, Messieurs, Mesdames, mes salutations distinguées.
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André est donc mort dans la nuit du 7 janvier 2008 dans le bois de Vincennes et Patrick dort toujours dans les mêmes conditions et au même endroit. Il a enfin accepté une tente, dans le seul but de pouvoir commencer sa grève de la faim, malgré nos discussions sur le bien-fondé d’une telle action dans le froid et à l'écart des regards. Patrick reste déterminé, il dit qu’il n’a plus rien à perdre.
Un petit groupe grandissant de voisins a décidé de l’aider à faire connaître son combat.
Si je me permets de publier cette lettre avec son accord, c’est parce que ma vie personnelle a été depuis longtemps mélangée à celle de la pauvreté, que ce soit celle des autres ou celle de ma propre famille. Je ne fais pas cela dans le but de m’attirer des fans ou des ennemis, mais juste dans le but citoyen de faire résonner un problème qui touche tous les Français et en menace une grande partie ; nous avons tous dans nos familles des personnes qui sont à la limite de cette grande pauvreté ou qui ont déjà les deux pieds dedans.
André était un homme qui luttait pour se sortir de sa situation. Le gros dossier plastifié bien rangé rempli de sa vie administrative que garde précieusement Patrick le prouve. Il était un ancien compagnon d’Emmaüs, un cuisinier qui a passé 20 ans auprès de l’Abbé Pierre, qu’il tutoyait. Dans les pages du dossier, Patrick me montre des articles sur Augustin Legrand et les Don Quichotte, annotés et soulignés par André pour appuyer des idées et des revendications. Des articles sur l’Abbé et Emmaüs, sur les propositions non tenues des différents gouvernements face aux mal-logés et à la misère.
André, qui était déjà blessé à la jambe, est devenu handicapé suite à une grève de la faim qu’il avait entreprise par solidarité avec le combat des Don Quichotte, l’année précédente, sur le canal Saint-Martin. Sa grève de la faim, il l’a faite seul, pendant deux mois, à l'écart des médias, juste par conviction politique.
Les histoires de ces “SDF”, comme on les résume en trois lettres, sont inquiétantes de banalité tragique.
Il y a quelques jours, j’ai relevé un homme au sol dans Paris qui ne tenait plus debout. Il marchait sans cesse pour ne pas s'asseoir par terre et s’effondrait car il ne mangeait plus. Il vivait dans la rue depuis un an et se tenait propre, il ne buvait pas, donc ne dormait pas.
Il y a deux ans, Xavier était VRP, il avait un appartement dans Paris, une femme et un enfant. Il a perdu ses points sur son permis, son employeur l’a donc viré, sa femme est partie avec son gosse, il a perdu l’appartement en moins d’un an.
Ou ce couple avec deux enfants qui gagne 2500 euros à deux mais qui ne peut pas trouver de logement car les conditions de locations surréalistes les forcent à vivre dans une pièce de 12m2 dans un hôtel insalubre, à 4 dans le même lit, pour 1500 euros par mois...
Ou ce jeune de banlieue parisienne qui a décidé de partir de son quartier pour pouvoir élever dignement ses enfants et qui se retrouve sans travail à Lyon, dans une autre cité ghetto moins violente, mais tout aussi désespérée, qui n’a aujourd’hui d’autre soutien que les Restos du Coeur...
Ou cet homme qui perd sa femme et son fils, victimes d’un chauffard sur un passage clouté...
Ou...
Ces histoires simples, il en existe 7 millions en France. 10 % de la population vit dans la plus grande pauvreté suite à des histoires personnelles qui sont si proches des nôtres qu’on ne peut que s’identifier, pour peu qu’on leur prête une oreille.
C’est certainement pour cette raison que nous préférons laisser faire en regardant ailleurs. Mais on ne se débarrassera pas des SDF en les laissant mourir un par un ; d’anciens “bien-logés”, dont nous faisons partie, viendront bientôt remplir les rangs.
Comme je l’ai déjà dit dans une lettre précédente, l’Histoire a toujours prouvé qu’elle se répétait. Et elle le prouve de nouveau. Mais face à ce nouveau fossé mondial entre riches et pauvres, notre Histoire peut prendre deux directions :
Soit les peuples se taisent et subissent les Etats et leurs discours démagogues et sécuritaires véhiculés par les médias, créant des haines qui déclenchent sans coup faillir les guerres, comme on a pu l’observer en 1933 en Allemagne, et en 2001 aux Etats-Unis, entre autres.
Soit les citoyens déclarent qu’ils en ont assez de subir cette politique de l’autruche et forcent leur gouvernement à repenser en profondeur les fondements mêmes de nos institutions.
Pour cela, nous avons les élections, qui restent limitées au choix qui nous est offert, mais qui restent sans doute la “moins pire des solutions”.
Mais une fois que nous avons élu un président, nous nous devons de lui faire respecter sa parole si généreuse et sociale en période électorale. Les raisons mêmes de son élection.
La misère est la base même de tous problèmes de sociétés, c’est en remontant les problèmes de la source que nous pouvons faire face à nos responsabilités, ne pas regarder un homme ou une femme qui dort dehors, qui ne mange pas à sa faim, qui ne peut pas élever ses enfants dignement. Ne pas vouloir comprendre son histoire, ne pas croire en son potentiel et en son droit absolu de vivre normalement est criminel.
C’est le rôle de l’Etat de prendre soin des siens. C’est la raison pour laquelle nous travaillons et payons des impôts. Pour nous protéger, non pas d’une bombe atomique de terroristes préfabriqués par nos soins ou d’un pays virtuellement ennemi, mais plus simplement dans notre vie quotidienne, celle qui consiste à garder la tête hors de l’eau et à essayer de profiter un minimum du peu de temps qu'elle nous réserve.
C’est la raison pour laquelle nous sommes une démocratie et que nous acceptons les règles du jeu.
Nous devons faire confiance à nos dirigeants, mais leurs actions doivent être irréprochables et toujours dirigées vers le peuple, vers cette “France d’en bas” qui leur a donné raison en entendant leur promesses.
Heureusement, pour faire tenir leurs promesses à nos dirigeants, il existe ceux qui sont prêts à tout, jusqu'à leur propre sacrifice ; André en est un exemple parmi d’autres, tout comme l’Abbé Pierre qui a voué sa vie pour mener ce combat simple et fondamental : un toit pour tous.
J’ai eu la chance de rencontrer l’Abbé quelques mois avant sa mort. Il était fatigué et déçu. Il avait l’impression de n’avoir rien obtenu pour ceux qu’il défendait. Il était triste de ne pas voir arriver de “relève” citoyenne à défaut de relève politique, à laquelle il ne croyait plus.
L’année dernière, Augustin Legrand, un simple citoyen, a fait prendre conscience de l’urgence du problème à la face du monde en décidant de vivre dehors et de réunir les sans-logis pour leur donner une légitimité, un camp, un endroit pour trouver des solutions, pour comprendre. Il a pris un risque personnel pour défendre la cause de ceux qui dorment devant nos portes. Il a fait bouger les choses et continue cette année en mettant le gouvernement face au mur. Il représente —à son corps défendant—, pour moi et pour beaucoup de Français, la continuité du combat de l’Abbé Pierre.
Hiver 54. C'était il y a 54 ans.
Ce qui était explicable dans une France d’après-guerre en reconstruction ne doit plus l'être dans une France moderne, dynamique, riche, influente, combative, comme nous la vendent les hommes et femmes politiques à longueur d'élections. Il faut arrêter de confondre le clochard français pour lequel on gardait un couvert à table dans certains villages, qui avait la gouaille de Boudu sauvé des eaux et la liberté insouciante de La Belle Equipe, avec le SDF social qui n’a pas choisi la rue par révolte ou anarchisme, mais par surendettement, par accident, par hasard...
La dignité de nos concitoyens doit être la vraie priorité de tout gouvernement. C’est en prouvant au reste du monde que nous prenons soin des nôtres que nous pourrons reprendre cette place primordiale dans le contexte mondial actuel, plus importante que la force du commerce ou de la puissance militaire, si fragiles : celle des droits de l’homme, celle d’un pays qui peut arbitrer, décider, influer sur le destin de notre planète... Sinon, nous donnerons toujours raison aux ex-dictateurs qui nous remettent en question avec arrogance, mais bon sens.
Sans justice, pas de paix. L’Histoire nous le prouve encore et encore.
Tout comme André, l’Abbé, Augustin et beaucoup d’autres, Patrick a pris la décision de continuer ce combat à sa façon.
Espérons que ceux à qui il s’adresse l'écouteront lui, ainsi que tous les hommes, femmes, et enfants que Patrick souhaite humblement représenter.
mk






